Zorzi Baffo, autrement dit Giorgio Baffo est un poète et érotomane vénitien (1694-1768). Au nombre de ses sonnets licencieux, il y a celui-ci qui montre le pape Clément XIII, son parfait contemporain (1693-1769) prendre sa décision d'émasculer les statues puis de les recouvrir de chapeaux cardinalices.
J'en ai trouvé plusieurs versions: Celle de 1789
Andava al Papa al so taolin studiando
Per dar vìa quei capelli, ch' el gh'aveva,
Ma per quanto el studiasse nol saveva
Sora che teste andarli vìa pusando;
Quando, che all’improviso un so comando
S’hà sentìo a vegnir fuora, che diseva,
Che alle statue, che el membro se vedeva,
Co le borse, se vaga vìa tagiando.
Ho credesto la fosse devozion,
El far tagiar quei membri, e quei borsoni,
Ma l’ha fatto per far la promozion;
In dopo l’hà chiapà quei Capelloni,
E con tutta la so consolazion
Sù quei cazzi el li ha messi, e quei coglioni.
Une autre version datée de la même année qui a l'air plus sauvage et moins policée.
La seconde version gâche la chute en étant vulgaire trop tôt: Cazzo / cogioni apparaissant dès le second quatrain, puis membri / borsoni avant de revenir à ce qui est déjà entendu Cazzi / cogioni. Malheureusement, c'est sur cette version que ce sont basées les deux traductions à disposition.
Traduction de A. Ribeaucourt de 1876, rééditée chez Zuma en 1994 (p.324). Il y a une coquille au premier tercet, où il faut lire dévotion à la place de dérision.
Le pape était à sa table, songeant à se débarrasser des chapeaux qu'il avait; mais il avait beau y penser, il ne savait sur quelle tête les placer.
Tout à coup on l'entendit crier à voix haute qu'aux statues qui avaient des vits, il fallait aussi couper les couilles.
Je crus que c'était par dérision qu'il faisait couper tous ces membres; mais c'était pour pouvoir faire sa promotion.
Car il prit tous ses chapeaux, et les plaça avec beaucoup d'onction sur ces vits et sur ces couilles.
Traduction de Guillaume Apollinaire de 1910, (p.133) d'après une traduction d'Alcide Bonneau. Il traduit cazzo par cas.
Le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales au mot cas
I. - Emplois gén.
A.- Ce qui arrive ou supposé arriver.
3. P. euphém. trivial, vieilli
a) Déjection, excrément, il a fait son cas au pied d'un mur (Ac.1835, 1878)
b) P. méton. Derrière; parties sexuelles. Montrer son cas (DG) :
10. ... il [le diable] donnait à mâcher ces dégoûtantes espèces aux fidèles qui lui avaient préalablement baisé la main gauche, le cas et le croupion. HUYSMANS, Là-bas, t. 2, 1891, p. 149.
Alors que cazzo est peut-être doublon de capezzo, du latin capitium (« petite tête »), désignant à l’origine le gland du pénis, puis par extension le sexe masculin entier.
Le Pape allait à son bureau, réfléchissant
À ces Chapeaux qu’il avait à distribuer,
Mais, pour autant qu’il réfléchit, il ne savait
Sur quelles têtes il devait les poser,
Quand à l’improviste un ordre de lui
S’est entendu publier, qui disait
Qu’aux statues auxquelles on voyait le cas,
Il fallait le couper, et les couillons avec.
Je crus d’abord que c'était par dévotion,
Qu’il faisait couper ces membres et ces bourses,
Mais il faisait cela pour la promotion;
En effet, il a pris en main ces grands Chapeaux,
Et avec toute sa charité,
Les a mis sur ces cas et sur ces couillons.
Clément XIII a créé 52 cardinaux en sept consistoires. Il a tenté pendant tout son pontificat de défendre l'ordre des jésuites contre son interdiction au Portugal, en France, en Espagne dans les Deux-Siciles et dans le Duché de Parme et Plaisance puis à Malte. Pour faire pression la France envahit Avignon. C'est la troisième occupation française:
Elle dura de 1768 à 1774 et fut décidée par Louis XV qui prit pour prétexte la protection accordée par l'enclave pontificale aux Jésuites chassés du royaume. Michel, Avignon est ses Suisses, p.88
La prise de possession se fit le 11 juin 1768. Ce n'est qu'à la création d'un nouveau pape. Clément XIV, qui prononça la dissolution de la Compagnie de Jésus, que les Etats pontificaux furent rendu au pape, en avri 1774. Id. p. 130
Clément XIII a mis l'Encyclopédie à l'index en décrétant l'excommunication de ceux qui ne la feraient pas brûler (1759). Il a également mis à l'index l'Emile de Rousseau (1763).
Il soutint les savoir et les arts, mais consterna les artistes de Rome en ordonnant de recouvrir discrètement les nudités provocantes des statues et des peintures, y compris les fresques de la chapelle Sixtine. Kelly, Dictionnaire des papes, p.625.
(...) il fait achever en 1762 l'aménagement de la fontaine de Trévi en nomme en 1763 Winckelmann à la tête des Antiquités de Rome - mais fait aussi pudiquement recouvrir (hélas!) les nudités de la chapelle Sixtine. Levillain, Dictionnaire historique de la papauté, p.394
La fontaine de Trévi porte les armoiries de Clément XII et a été achevée par l'architecte Panini. J'aime bien le décalage entre la pudibonderie de Clément XIII et l'érotisme que dégage cette fontaine notamment grâce au cinéma. Notamment La Dolce Vita (1960) de Fellini avec Anita Ekberg et Marcello Maistroianni.
Scène mise en abyme dans le film Nous nous sommes tant aimé (1974) de Scola:
Scène rejouée dans le film Elsa y Fred (2005) de Carnevale:
Film qui a été lui-même l'objet d'un remake (2014) de Radford. Mais je vous laisse chercher.
Dans son Histoire des papes, Lachatre, tome III, p.196 prétend que ce sont les Jésuites qui l'ont empoisonné la veille du consistoire qu'il avait convoqué pour finalement se rallier à la volonté de la maison de Bourbon.
Alors, je ne sais pas si Clément XIII a été empoisonné par les Jésuites mais comme le précise Gobry dans son Dictionnaire des papes, p.130 son pontificat fut bel et bien empoisonné par l'affaire des jésuites.
Il a canonisé un saint cher à Blaise Cendrars: Joseph de Copertino, dont il écrit l'hagiographie dans Le Lotissement du ciel.
Folio, 724, 1987, p.131
"Le Nouveau Patron de l'aviation"
I. Vol arrière
30
La bulle publiée le 16 juillet 1767 par Clément XIII pour la canonisation de Joseph de Copertino fait mention des lévitations et des vols extatiques du saint aérobate :
" ... Hoc ille nempe quamdiu vixit, non tam verbis quam re ipsa pulcherrime docuit, quum terram veluti dedignatus, frequentes ac prope quotidianas, extases patiens, SUBLIMIS IN AERA FERRETUR AC MODO
EXULTABUNDUS CELERRIMO IMPETU CIRCUMVOLANS, CHOREAS VELUTI DUCERET, MODO ALIOS QUOQUE SECUM SUBLIME RAPERET...»
Même texte dans l'édition des oeuvres complètes de Denoël, Sixième volume, 1961, p.401 à l'exception du chiffre 30, les paragraphes n'tétant pas numéroté dans cette édition. Quoi qu'il en soit ce paragraphe est recopié entièrement sur l'ouvrage. O. Leroy, La Lévitation, Les éditions du Cerf, 1928, p.138, dont je possède une photocopie de l'édition annotée de la main de Cendrars.
La bulle publiée le 16 juillet 1767 par Clément XIII pour la
canonisation de Joseph de Copertino fait mention des lévitations et des
vols extatiques dc ce saint.
Avec un appel de note, et cette note:
3. (...) « Hoc ille nempe quamdiu vixit, non tam verbis quam re
ipsa pulcherrime docuit, quum terram veluti dedignatus, frequentes ac prope quotidianas, extases patiens, sublimis in aera ferretur
choreas veluti
ac modo exultabundus celerrimo impetu circumvolans, choreas veluti duceret, modo alios quoque secum sublime raperet (...). »
Ouvrages consultés également, parfois pour pas grand'chose, mais quelque fois avec une grande satisfaction.
Casanova, Mémoires, 1759
Castella, Histoire des papes II, 1944
Camus, La chute, 1956
Cavanna, Le saviez-vous?, 1974
Carpentier La harpe et l'ombre, 1979
Casin, Précis d'histoire de l'Eglise, 1992
Calendrier, La dernière Pâques, 1997
Cacciavillani, I Papi Veneti, 1999
Cawthorne, La vie sexuelle des papes, 1999
Cassagnes-Brouquet, Papes d'Avignon, 2005
Caporilli, Les papes, 2013
Carello, Les coups de fil du pape François, 2017
Le Chapitre XXXI des Mémoires Tome II de Casanova (dans la Pléïade) ou Chapitre V du Tome VI du manuscrit autographe de la BnF peut amener une conclusion cohérente au poème de Baffo, Il y a des floppées d'éditions sur lesquelles je ne me suis pas penché. J'ai l'ancienne édition dont on dit sur Wikipedia de ce texte rééditant l'adaptation Laforgue (1826-1838).
- La réédition de la Pléiade (1958-1960). Une réédition soignée, due à Robert Abirached, dotée d’un large appareil critique (bien que les spécialistes lui préfèrent celui de la Sirène), et notable pour être une des rares Pléiade à éviter car basée sur un texte faux et obsolète. Publiée par les éditions Gallimard, en 3 volumes, intitulée simplement Jacques Casanova - Mémoires.
L'auteur est reçu par le cardinal Passionei pour lui demander de s'entremettre pour qu'il soit reçu par Clément XIII, or ce cardinal est grand ennemi des jésuites. Et s'étonne que l'ami vénitien de Casanova, monsignor Cornaro l'ait recommandé auprès de lui en ses termes:
Après m'avoir dit qu'il préviendra le saint pere, il ajouta que Mons. Cornaro aurait pu penser à quelque un autre de preference à lui, car le pape de l'aïmoit pas - Il a prefèrè l'estimè à l'aimè - Je ne sais pas s'il m'estime; mais je sais qu'il sait que je ne l'estime pas. Je l'ai aimè, et estimè cardinal; mais depuis qu'il est pape il s'est fait trop connaître comme coglione - Le sacrè colege devoit elire votre eminence - Point du tout, car intollerant comme je suis de tout ce qui me semble mal fait, j'auroit peut être fait trop main basse, et Dieu sait ce qui seroit arrivè. Le seul dans le conclave qui ètait fait pour ètre elu pape c'ètoit le cardinal Tamburini. Mais venez demain, car j'entens venir du monde. Quel plaisir pour mon ame d'avoir entendu de la bouche même de cette eminence le pape traité de coglione (sot) et la preconisation de Tamburini!
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| Domenico Silvio Passionei |
On a donc Baffo qui vise les cardinaux nommés par Clément XIII comme Cazzi et Coglioni et Casanova qui rapporte que le cardinal Passionei traite Clément XIII de Coglione.




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